Correspondance 9

De : Patrice Dubois
À : Tous

Date : 29 septembre 2013

 

Je suis à l'aéroport. Je quitte pour Londres. Sur les traces d'un voyage fait il y a dix ans avec mon ami Martin. Sur une terrasse surplombant la mer en Écosse, nous allions y trouver enfin la trame de notre show sur Welles. Comme ça, soudainement. Miraculeusement. 

Je n'ai jamais autant discuté d'un projet que celui qui nous occupe aujourd'hui. L'amas de textes que nous avons écrits sur nos visées, nos désirs et notre vision des choses est fascinant. Tu viens, Olivier, de le résumer très justement en y étalant tes cartes. Que ce terrain soit ta trail est fort heureux. C'est pour ça que j'ai toujours souhaité qu'il y ait des traces écrites de nos réflexions. Voilà quelque chose de concis qui doit constituer ton plan de travail pour l'écriture. 

Là, je sais que nous avons bien fait « d'accumuler le savoir ». 

Après ? Après, bien faudra en faire du théâtre. Et ce théâtre sera le résultat de ce collectif que nous constituons. Une vraie force. La discussion de l'autre soir est un moment clé de notre processus. Ça nous force. Nous défie l'un l'autre. J'en veux plus. 

Je trouve essentiel que tout en travaillant ensemble nous renforcions notre position dans l'équipe en affirmant le rôle qu'on a à y jouer. 

 

Salut. Je m'envole. 

Patrice


De : Olivier Kemeid
À : Tous

Date : 25 Octobre 2013

 

Salut à tous,

Je vous mets le lien YouTube où vous pourrez entendre Thomas Jolly (né en 1982), à propos de son Henry VI et des 15 heures de spectacle qu'il prévoit. Vous y entendrez un propos et surtout une liberté. Quinze heures, des centaines d'acteurs ou je ne sais pas trop, une jeunesse qui s'exprime. Le Monde, qui a vu la première partie (8 heures), trouve le spectacle plein de défauts, mais charmant.

http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/02/13/thomas-jolly-quelque-chose-de-peter-pan_1642663_3246.html


Sinon j'ai dîné hier avec mon traducteur allemand, de passage à Montréal. Il est très intéressé par Five Kings. Dès que le texte est fini, il aimerait en avoir une copie pour éventuellement le traduire en allemand. Je dis « éventuellement » parce qu’il ne traduit pas tous mes textes, il est assez difficile et ne le fait que quand il y a, selon lui, un potentiel d'intérêt pour l'Allemagne. Je lui ai parlé en long et en large de notre travail, il a été happé par cette contextualisation dans le monde de la finance, des crises financières qui secouent l'Europe comme la secouaient les guerres civiles. 

En lui parlant, en écoutant ses conseils — il connaît bien mon travail — je me suis rendu compte du chemin qu'il me reste à faire en termes d'appropriation. Ça va vous paraître niais, ou tardif comme conscientisation, mais voilà : il y a une digestion de Shakespeare qui n'est pas totalement faite dans mon écriture, qui reste encore trop collée à l'original. Je sais bien qu'on le savait, qu'on le sentait par moments, qu'on avait justement des questions là-dessus (qu'est-ce qu'on fait avec la taverne, quelle est la langue de Falstaff, etc.), mais en parlant avec lui, en écoutant ses critiques de mon adaptation d'Oedipe (qu'il a aimé, mais qu'il trouve trop collée à l'original), en voyant son intérêt à une réécriture totale et investie, plusieurs éléments me sont apparus clairs et incontournables. La langue de Falstaff ne peut pas être québécoise comme elle l'est présentement, comme elle ne peut pas rester comme celle de Déprats ou toute autre traduction existante : elle doit être mienne, foncièrement, totalement. Libre à l'acteur et au metteur en scène s'il le souhaite de l'incarner dans une oralité québécoise par la suite.

Mon traducteur m’a également pointé l'importance de la singularité dans un contexte où 8 Shakespeare sont montés chaque seconde sur cette planète. Il y a je ne sais combien de cycles de rois présentés sur les scènes européennes qui en legging, qui en jack-strap, qui en piste de cirque, qui en vidéoconférence. La seule Allemagne a vu un déferlement de cycles de rois shakespeariens à toutes les sauces. Mais une réécriture complète, ça non. Si cette réécriture projette le cycle dans un nouvel univers, avec de nouvelles préoccupations, en se nourrissant de la trame de Shakespeare, en conservant quelques-uns de ses personnages, mais en réinventant le contexte, notre singularité se fera entendre.

 

Olivier
 

Une des premières photos sur le Net quand on google « oligarchie » :

Le président haïtien Martelly, avec son équipe, dans une chambre d'hôtel.

Le président haïtien Martelly, avec son équipe, dans une chambre d'hôtel.


De : Olivier Kemeid
À : Tous

Date : 10 décembre 2013

 

Chers amis,
 

Je viens d'écouter la première partie de The Hollow Crownune série télé de la BBC produite par Sam Mendes comprenant Richard IIHenry IV et Henry V.

C'est tout simplement extraordinaire.

Affiche de la série The Hollow Crown

Affiche de la série The Hollow Crown

Ils ont gardé le texte de Shakespeare tel quel, ne procédant qu'à quelques coupures. Ça vaut la peine que vous regardiez ça (je l'ai téléchargé sur iTunes), votre texte à la main. La modernité du jeu, l'immense talent des acteurs, l'émotion qu'ils arrivent à mettre, tout cela concourt à faire de cette série une grande oeuvre.

La seule adaptation/transgression qu'ils se sont permis dans Richard II concerne le meurtre de Richard : c'est Aumerle (!) qui le commet, afin de sauver sa peau, de montrer au nouveau roi qu'il est loyal. C'est assez poignant, d'autant plus que le film met l'accent sur la relation homosexuelle de Richard et Aumerle (et des autres « mignons » de la Cour : Bushy, Bagot, Greene…). Vous verrez qu'ils ont amplement déployé la figure christique de Richard, qui à la fin devient carrément Jésus.

Le Bolingbroke qu'on voit à l'écran est moins manipulateur, plus brut, parfois dépassé par les événements (comme ce meurtre qu'il n'a pas commandité directement).

L'acteur Ben Wishaw est à couper le souffle.

Regardez ça de toute urgence, c'est très inspirant.


Olivier

pour l'ambiance du gymnase : http://www.spoon-tamago.com/2013/12/22/a-choreographed-merry-christmas/


De : Patrice Dubois
À : Olivier Coyette

Date : 17 Janvier 2014


Cher monsieur Coyette, salut,

Me voici, avec des nouvelles concernant le projet Five Kings. D'abord te dire que nous accueillons comme une bonne nouvelle ton ouverture face au projet et ta volonté d'y prendre part. J'aimerais mettre sur la table de discussion la possibilité 3, que tu évoquais en novembre. C'est celle qui convient le mieux à nos trois entités, à ce stade. 

Possibilité 3 : le Théâtre de Poche coproduit la création et accueille le spectacle à Bruxelles, dans une salle qui risque de ne pas être le Poche, mais qui peut être choisie et investie par le Poche.

C'est assurément la proposition qui offre  à toutes les parties la plus grande marche de manoeuvre pour faciliter le développement artistique du projet dans ses dernières phases. Il y est question d'une réelle alliance, qui laisse la pleine légitimité au noyau central, permet au projet une envergure louable et tend la main à d'autres manières de faire. Ça vient nous provoquer, ça nous pousse, ça nous oblige. Et je crois que ça peut susciter un dialogue artistique fertile entre nous. 

Par ailleurs, disons tout de suite que Frédéric est ouvert à ce que tu fasses partie de la distribution. Mais je propose que cela fasse partie d'une autre conversation entre lui et toi.

Sache que l'écriture va bon train. Que notre Olivier Kemeid part quelques mois en résidence et qu'il accouchera d'une première version intégrale d'ici la mi-mai. Je suis content parce qu'il semble avoir trouvé les bonnes clés pour embrasser l'ensemble de son adaptation. Ainsi, il s'inspire et s'appuie sur les cinq dernières décennies de notre époque pour construire la trame et incarner sa transcription moderne. Sans tomber dans le pastiche et un jeu de référence simpliste, il se sert des grands mouvements de notre histoire récente pour aborder ces rois shakespeariens. La fin de la famille, les illusions fabriquées, la guerre froide, l'activisme social et écologiste, les espaces virtuels, etc.


Patrice Dubois 


De : Olivier Kemeid
À : Tous

Date : 17 mars 2014


Les gars,

Il y a un certain Roland Auzet qui vient de créer un opéra multimédia intitulé Steve Five (King Different)

Jamais vu un titre aussi obscur (et mauvais à mon sens), mais bon, il y a « Five King » dedans !!!

Le livret a été confié à Fabrice Melquiot. Ils ne plongent que dans Steve Jobs et Henry V, mais quand même ! Chapeau à Martin : il nous avait fait cette analogie avec Steve Jobs dès les premières heures de notre résidence à la Chartreuse.

Je vous mets en c. c. l'histoire de cet opéra :

L'HISTOIRE

L’opéra fait son feu des êtres déchirés et des liens qu’ils ont avec le monde : Steve Jobs, Henri V. Le livret est composé autour de deux biographies, deux itinéraires, proches, et pourtant séparés par cinq siècles, deux paroles, deux manières de se confronter au réel tout en l’inventant : Steve Jobs a peint ce que Shakespeare a nommé « le ciel plus brillant de l’invention »; le destin de la Silicon Valley face à la fresque historique de Henri V; la guerre économique, commerciale et technologique face à la guerre du morceau de fer dans le morceau de chair; la stratégie d’entreprise face à la stratégie guerrière.


Bises from NYC où l'écriture va bon train


Olivier


De : Olivier Kemeid
À : Tous

Date : 19 mars 2014


Salut les gars,

Très intéressant ! Si jamais ça se peut, essayez donc de voir ce que ça fait de traîner un corps (un joueur qui vient de se blesser gravement, peut-être mort) à travers les équipes. Soit sur une civière soit « de même », traîné au sol.

Ce feeling quand tout s'arrête dans la course automobile, dans la descente de ski, dans le plaquage de hockey, dans le coup de chaleur du foot.

J'ai 2 questions de prime importance. La première a un impact sur l'écriture : je travaille à partir de notre dernière mise à jour de distribution. Je compte 14 noms (9 gars, 5 filles). J'ai mis des points d'interrogation à côté de X, car d'après les dernières nouvelles, il n'y a rien de moins sûr. Ce qui donnerait 13 acteurs (8 gars, 5 filles). Je peux vraiment travailler avec ça, même que je préfère. Pouvez-vous me confirmer que ce sera 13 ? Le plus tôt sera le mieux. Et si on voit que côté budget c'est mieux, on peut y aller avec 12 (jusqu'à 10, je suis OK. N'oublions pas que, pour des effets de foule, on peut travailler avec des choeurs étudiants).

L'autre question : a-t-on les dates précises du show à Espace GO en septembre 2015 ?

À plus ! Je tripe fort sur l'écriture et suis dans le plan général de l'oeuvre avant de réattaquer le tout


Olivier


De : Olivier Kemeid
À : Tous

Date : 24 mars 2014


Chers amis,

Je suis en train de tout rebrasser Henry IV afin qu'on sente beaucoup plus le lien qui unit Harry à Falstaff : je quitte Orson Welles pour retourner à la source. Ses coupures drastiques empêchent tout approfondissement de leur relation: iI manque là toute une tendresse et une vérité dans les sentiments que le temps et la longueur chez Shakespeare aident à trouver. Idem pour le lien entre Lola et un Falstaff impuissant : il y a là quelque chose de très beau, de très touchant dans cette relation entre une prostituée et un hippie impotent. Le seul qui ne peut pas lui faire l'amour est évidemment le seul qu'elle peut aimer, car c'est le seul qui n'est pas là pour marchander son corps. J'étais dans une mauvaise piste avec la violence de leurs rapports : ils n'ont pas de manières, OK, mais même quand ils s'envoient chier, c'est par amour. 


Olivier


De : Olivier Kemeid
À : Tous

Date : 27 mars 2014

 

Chers amis,
 

Je viens de finir le décompte des personnages principaux des deux tétralogies. Ça ne veut pas dire que ce seront les principaux personnages de notre pièce, mais ça donne une idée en termes de nombre de lignes octroyées par Shakespeare. J'ai mis les personnages qui ont au-dessus de 100 lignes chacun : ça fait une liste de 40 personnages.

Aussi, je vous joins un tableau qui, mettons, m'a pris quelques jours… mais dont j'avais fort besoin. Ce sont les dates que nous pouvons fixer sur les pièces des tétralogies, ainsi que les âges des personnages historiques (j'ai mis les principaux et n'ai pas mis les fictifs, dont les âges sont aléatoires). À noter que, sitôt entré dans la cinquantaine, le personnage shakespearien est considéré comme « vieillard ».

Les plus vieux personnages historiques du cycle sont la Duchesse d'York (Cécile Neville), qui va jusqu'à 70 ans dans Richard III, et le Cardinal de Winchester, qui va jusqu'à 72 ans dans Henry VI

Gand, qui est considéré comme un frêle vieillard, meurt à… 59 ans. Bolingbroke, épuisé, s'éteint à… 46 ans. 

Marguerite est le personnage qui traverse le plus de pièces : à elle seule elle surplombe toute une tétralogie (les 3 Henry VI et Richard III). On la voit de 5 ans (!) à 55 ans.

8 femmes parmi ces 40, c'est sûr que je les garde. Il y en a si peu qui ont de la consistance dans le cycle que dès que j'en vois une avec du coffre, je la prends.

Marguerite

Lady Grey

Jeanne d'Arc

Duchesse d'York

Lady Ann

Duchesse Éléonore

Isabelle

Kate
 

Et 23 meurtres et morts au combat sur 48 personnages listés dans l'autre document...
 

Bonne lecture !

 

Olivier
 

PS : suis en train de lire un livre fabuleux trouvé chez Strand sur Broadway, où a travaillé Patti Smith… Ça s'intitule Shakespeare's Kings : The Great Plays and the History of England in the Middle Ages: 1337-1485, de John Julius Norwich. Vraiment très bon.