Correspondance 12

De : Olivier Kemeid
À : Tous

Date : 6 septembre 2014

 

Salut les gars,
 

Un grand merci pour la belle rencontre d’hier. Ça m’a fait beaucoup de bien, je vous avoue que j’avais vraiment le moral à plat avant de la commencer. Il y avait sans doute quelque chose de plus profond à cette lassitude, quelque chose qui a à voir avec l’écoeurement de demander des permissions.

La plus belle chose qui a été dite hier, c’est ce voeu d’arrêter cette recherche. Ça nous épuise trop, et puis on est assez.

C’est d’ailleurs notre noyau, je n’en ai jamais assez parlé, qui m’a tenu tout au long de l’écriture des rois. Si j’ai douté de tout, de moi, de Shakespeare, du contexte, des versions, de la langue, alouette ; je n’ai jamais douté de nous, nous ensemble. Jamais. 

Je sais que, quelle que soit l’avenue décidée, quel que soit le contexte (qui est avant tout une scène de théâtre), nous nous rendrons à bon port — et ce port sera le nôtre. 

Je (c’est le coproducteur qui parle) vous propose à présent cette manière de fonctionner : des réunions très régulières, mais courtes (peut-être une heure max.), à la semaine, en présence du noyau (ceux qui peuvent) et des filles (directrice administrative, directrice de production, assistance). Ces réunions doivent avoir lieu au PÀP. Comme ces réunions seraient courtes, une partie pourrait être faite facilement par Skype. Ceux qui ne peuvent être présents même par Skype donnent leurs points à ceux qui y sont. Patrice, il y a même des réunions que tu peux sauter, tant que le fil est maintenu, qu’il y a des procès verbaux, qu’on se tient au courant, les choses avanceront.

Je crois même qu’on pourrait se fixer ça tous les vendredis, genre fin de journée, 15 h à
16 h. Le rendez-vous hebdomadaire, le petit temps où on Skype et où on se maintient au courant des avancées.

Ce qui nous permettra de conserver les dates actuelles (en octobre et plus tard) pour parler d’artistique juste entre nous, le noyau. Quand je parle d’artistique, je parle d’art :
« Dispositif scénique, dis donc, scène 2, tu vois ça où ? Penses-tu que la métaphore irakienne est claire dans Henry V ? Moi, ce qui me tente, c’est de voir un choeur qui tombe à la fin de l’acte », etc.

On fait ce projet pour ça aussi, non ? Les quelques propos qu’on a échangés là-dessus hier m’ont fait triper (choeur, éléments de gymnase, lumières autoportantes, etc.) et pour leur laisser de la place, il faut conserver des réunions plus générales chaque semaine.

 

Olivier


De : Olivier Kemeid
À : Tous

Date : 23 octobre 2014

 

Messieurs,


Voici le texte.

350 pages.

Soit 66 000 mots.

Pour l’instant, ça dépasse 5 heures. Je calcule, seulement pour la lecture, autour de 6 heures. Avec les entractes, on n’est pas loin d’un show de 7 heures.

Si nous ne voulons pas dépasser les 5 heures, il faudra couper — à peu près 100 pages. C’est possible. Tout est possible.
 

La forme s’est précisée et unifie les huit parties : l’adresse au public. Je tourne autour du pot depuis les débuts, et ai enfin traversé le 4e mur : il y a des moments où les personnages s’adressent directement au public. Les acteurs ne sortent pas de leur personnage, mais ces derniers ont eu une « surconscience » qui leur permet de se nommer, de tisser une complicité avec la salle, de se confier. Nous désirons depuis le début approfondir la question de l’intimité en politique, de la confidence : cette adresse se déploie dans cette veine. C’est aussi, bien sûr, un salut à Shakespeare qui, lors de l’écriture de Richard III en 1592, invente un procédé qui fera date, et dont il est le premier à faire usage dans le théâtre mondial : le monologue psychologique détaché de l’action. Il développe cette technique révolutionnaire pour son époque dans Richard III, puis l’utilise dans les Henry IV et V et le Richard II.

J’ai précisé dans le texte les moments de ces adresses, qui sont des passages plus narratifs : les personnages portent leur propre narration, comme le faisaient mes personnages de L’Énéide et comme le font encore mes personnages de Moi, dans les ruines rouges du siècle : « Bonjour, je m’appelle Sasha, et l’histoire que je vais vous raconter… ». Cette pièce en est truffée et se termine sur une adresse de Sasha au public.

C’est curieux que cette technique, si présente dans mes autres pièces, ne me soit pas apparue plus tôt dans mon travail sur Five Kings.

Peut-être était-elle trop évidente.

J’ajoute qu’avec 45 personnages, ce procédé permet de passer outre toute inquiétude sur la confusion des personnages et de leur acteur : ceux-ci se nomment, se décrivent, et on peut le refaire comme bon nous semble, tant que c’est intégré.
 

Fred, ne te sens jamais coincé avec cela, et avec mes précisions : tu as un jeu, tu as du lousse là-dedans. Une fois dans la salle de répétition, je me rendais compte que certains de ces passages étaient mieux lorsqu’intégrés aux dialogues ; à d’autres moments j’en faisais des moments « entre-deux », entre les personnages et la salle.

De la même manière, j’ai indiqué à quelques reprises que le personnage « allait » dans la salle, parlait directement à un spectateur, etc. Aucune obligation scénique là-dedans. C’est pour vous donner le mouvement général et clarifier l’intention. Ça me donnait également un souffle, un rythme, des ruptures de ton importantes.
 

Je ne sais plus quand est-ce qu’on se voit. Dans tous les cas, ne faites pas circuler cette version avant qu’on se la lise, qu’on se parle, etc.

 

À bientôt et bonne lecture mes amis

 

Olivier



De : Martin Labrecque
À : Olivier Kemeid

Date : 23 octobre 2014

 

Oh la la, bravo mon ami !

J'ai très très hâte de m'installer et lire tout ça .

Très excitant !

Merci

Xx

 

Martin


De : Patrice Dubois
À : Olivier Kemeid

Date : 30 octobre 2014

 

Oli,
 

J’ai lu le texte hier, à Rawdon. De 10 h 10 à 16 h 20. Avec pauses et grand air, mais d’un trait.

La fin m’a soufflé. Étonné. Tourmenté. Le fil attaché à « la paix » que réclame Richard est tendu à l’autre bout par le simple, le tout simple amour de la mère que réclame l’autre Richard. Mon royaume pour être bercé, pris, aimé.

J’ai trouvé cela tellement juste. Et symptomatique de l’état de crise initial et fondamental. Je parlais récemment avec Jennifer Tremblay du lien à la mère, très présent dans Le Carrousel. Et nous faisions un parallèle avec la mère patrie, la mère biologique et la langue maternelle. Le sang/ la terre/ la culture. 

Il y a dans cette réplique de Richard tout notre projet, exprimé avec tout ton coeur. 
 

J’ai pris diverses notes au fil de ma lecture. Des petites choses, relatives à ce que j’appellerais un call to action reflex ( terme anglais pas rapport). Souvent placés en début de réplique, ce sont de petits embarras qui empêchent un ton direct et une répartie franche. Je te les dirai. Il y a en a un petit paquet, rien de grave. Mais je crois que tu peux t’en délester à ce stade. 

L’essentiel de ce j’ai à dire concerne le bloc compris entre la mort de Falstaff et la naissance des frères York. À mon avis, chez la Jihanna, les Amasia et autres Talbot il y a le début de quelque chose qui peut encore prendre du volume sous ta plume. Faut se voir pour y aller dans le détail. J’aimerais t’en parler en vis-à-vis. 

Dans ce segment, Ned et Gower ne sont pas bien utiles. Ça, c’est une impression nette et quelque chose que je peux te dire maintenant. En fait, le monde de Falstaff doit mourir avec lui. C’est ce qui est profondément tragique. Un monde, une époque, une manière, une culture sont anéantis quand le pillage de Harry commence. 
 

Très vite, à ton retour, j’aimerais qu’on se voie. Dis-moi quand.

Merci de cet acte d’écriture. 

 

Patrice


De : Frédéric Dubois
À : Olivier Kemeid

Date : 30 octobre 2014

 

Je ne t’ai pas encore écrit parce que la vie va vite, mais j’ai lu le texte en fin de semaine et je suis encore dedans en ce moment. J’ai parlé avec Patrice et Martin, individuellement. 

Dimanche, j’ai lu en arrêtant après Henri VI puis le lendemain, j’ai terminé le tout et alors, c’est devenu clair pour moi. En tout cas plus clair. 

J’ai une ligne, un mouvement en moi. Je suis très heureux de ça. 

Tu as fait un travail colossal. 

C’est fou. 

C’est malade. 

Bravo, bravo, bravo. 

J’aimerais te parler juste à toi aussi de mes idées pour peut-être influencer la suite des choses et aussi commencer à nommer une méthode de travail pour la suite, parce que faudra donner du jus aux concepteurs et je veux ton avis, ton accord, pour qu’on travaille dans le même sens. 

À plus x

 

Frédéric



De : Olivier Kemeid
À : Tous

Date : 15 novembre 2014

 

Salut les gars,

Voici la nouvelle version, expurgée de 74 pages. Le texte fait maintenant 276 pages, ce qui représente à peu près 4 heures 30 minutes à la lecture. Je crois que, si on arrive à couper encore une vingtaine de pages, on aura un show de 5 heures, on en est donc pas loin. La lecture va peut-être nous aider à cerner où il y aurait matière à couper.

Au-delà du temps gagné, les coupures font du bien sur le strict plan dramaturgique.

Patrice, je n’ai pas encore trouvé d’équivalent satisfaisant au terme « mandat » et leur seule élimination ne suffit pas : il nous faut tout de même parler de leur « règne », de leur « temps ». Cette durée est essentielle, et surtout la fin de cette durée, que tous attendent : l’un meurt avant terme, l’autre le prolonge indéfiniment, etc. J’ai donc laissé « mandat » et on verra par la suite ce qui nous paraît le plus approprié.

Je vous envoie également le document sur la distribution. Fred, si tu y vois des incohérences, tu joueras dedans évidemment. Aussi, je peux envoyer le texte à Park mais il faut lui préciser ce qu’elle lira (tu le fais ?)

À plus !

 

Olivier


De : Olivier Kemeid
À : Tous

Date : 27 novembre 2014

 

Exit les Amasia.

Vraiment bien les deux lectures, et la discussion après. Les choses s’éclaircissent de plus en plus pour moi, je vais à l’essentiel, je me concentre sur ce qui importe sur une scène.

Le théâtre prend toute sa place.

J’ai ôté Amasia l’Ancien et Elia Amasia, voir ce que ça donne, et c’est super : non seulement ça permet de réduire encore le texte, mais ça donne toute une importance à Ines. Car c’est elle qui devient la leader. Ses monologues empreints de dignité et en même temps de fatalité rendent justice à ce « Moyen-Orient compliqué » bafoué de jour en jour.

Idem pour Jihanne : dégagée de son dialogue avec Elia, elle devient une soliste. Ses soliloques sont adressés à la fois à Dieu et au public. Le personnage en ressort plus fort.

J’en suis à 258 pages — soit 100 pages de moins que la première version !!!

On approche les 4 heures de lecture voulues (4 heures 20 minutes, à mon avis). Le reste des coupures, on pourra le voir en répétition.

J’ai redécoupé le texte en 5 parties, suivant chaque roi. C’est plus juste avec la structure du texte.

Ça m’a permis de qualifier chaque roi, d’y coller un élément qui fait sens, qui m’a servi tout le long de l’écriture comme fil conducteur, comme énergie, comme champ lexical.
 

Voici ce que ça donne :

ACTE I. LE ROI DE NEIGE (Richard Plantagenêt)........................................................................................ 5

ACTE II. LE ROI DE FEU (Henry Lancaster)................................................................................................ 45

ACTE III. LE ROI DE FER (Harry Lancaster).............................................................................................. 125

ACTE IV. LE ROI DE SABLE (Harry Lancaster Jr).................................................................................. 149

ACTE V. LE ROI DE SANG (Richard York)................................................................................................ 228

 

Olivier


De : Olivier Kemeid
À : Patrice Dubois

Date : 3 décembre 2014

 

Ça va? Man‚ je suis super down depuis quelques jours et je n'arrivais pas à comprendre cet état après la joie des lectures... Jusqu'à ce que je prenne conscience du vide‚ du trou post-écriture de ces Five Kings. Oui, il y a du post-partum là-dedans. C'est un peu ridicule parce qu'il reste du travail et que le show n'est pas créé‚ mais bon.... Soulagement et grand vide se mêlent en moi.

Voilà ce que je tenais à confier à mon directeur artististique‚ mon psy et surtout mon ami.

 

Olivier


De : Patrice Dubois
À : Olivier Kemeid

Date : 4 décembre 2014

 

Mon cher ami,

Tu parlais d’une forêt. Finalement, ce fut un tour dans la psyché de l’Homme. 
Un parcours dans quelques nuits sombres, visant à éclairer un peu de nos peurs intimes. 
Et elles ressurgissent, ces peurs. Formes de vertiges. Glas. Verglas Chuchotements. Craintes. 
Et les lueurs de plaisir de ton acte d’écrire s’exposent aux vents de toutes parts. 
 

Je te comprends. Tellement.
Il faut être fier maintenant. 
 

Fais un rituel pour saluer ton travail. Une bonne bouteille. Une marche sur le Mont-Royal. Un salut au soleil.

À tout de suite,

 

Patrice


De : Patrice Dubois
À : Olivier Kemeid

Date : 16 décembre 2014

 

Olivier,
 

Excuse le silence suivant ta dernière version. Je l’ai lue, étudiée, relue, mais ne te suis pas revenu. 

Bordel de m…. j’y vais.
 

À vue de nez, les personnages de Ines, Jihanne et même Harry me semblent bien seuls. Le fait d’avoir fait le ménage autour d’eux les fait apparaître en soliloque et on ne sait plus pour quelle cause ils se battent. En fait, je crois qu’on avait le même feeling avant, mais qu’on ne pouvait le nommer. On ne sait pas pourquoi ils se battent. Et c’est pourquoi on a une impression de vide, après la force du passage Falstaff.

Jihanne est armée, mais sa cause est abstraite. Et quand on finira par la mitrailler, on ne saura pas ce que l’on tue. 

Ines, même chose, etc. La seule évocation de « reprendre des territoires »  ne suffit pas dans le contexte. 

Ils vont défendre un territoire plein de pétrole, des temples religieux, le passage de l’antarctique, des peuples en esclavages, le contrôle de la presse ? Il faut se mouiller. Il faut absolument se mouiller dans cet Henri V et VI première partie. Quitte à se qu’on déroge. Qu’elle fasse sauter l’ONU. Qu’il ouvre les digues des barrages. 

Avec l’arrivée de Cade, tout s’estompe et reprend mieux sa place. Il offre un contrepoint, un crochet où se tenir. 

Mais les Amasia et les territoires du désert sans un point de vue défini, et j’allais dire radical et actuel, nous laisse avec un manque. 

Et en quoi Harry sera un grand chef, on ne le sait pas non plus. Un grand parce qu’il aura éradiqué, pollué, tout rasé autour ? 

Sinon, avant, ça fonctionne. Suffolk me va. Certains passages sont d’une douceur magnifique. La langue est belle. 

Je suis en studio aujourd’hui, mais de retour au PÀP demain. Si tu veux, on peut se parler.

 

Patrice