Correspondance 11

De : Olivier Kemeid
À : Tous

Date : 23 mai 2014

 

Salut à tous,
 

Tout d'abord merci pour vos mots d'encouragement et les discussions post-Skype que nous avons eues. Ça fait du bien et remonte le moral. Ça n'empêche pas le vertige et le point tournant auquel je suis arrivé, mais ça permet de persévérer.

Voici une version remaniée de ce que vous avez lu. J'ai repris le tout en ne restant pas confiné à la sphère économique, en ayant en tête le fameux « The world is a stage ».
 

Des choix ont dû être faits en ce sens, les voici :

1) Richard dans ce cas est élu démocratiquement. La légitimité dont il se réclame, c'est celle des urnes, de la démocratie. Je crois que c'est important. 
Les grévistes ou manifestants du Nord-Ouest deviennent des émeutiers : il faut qu'on sente le germe de la rébellion dès le début de la pièce.


2) Henry Lancaster fait donc un coup d'État. Pour illustrer la violence de ce coup, j'ai réintégré la décapitation de William Greene. Vous me direz si c'est trop. Ça sonne l'alarme du début de la série sanglante.
 

3) Les émeutiers du Nord-Ouest deviennent une rébellion, matée par les Northumberland. On peut penser à l'IRA, où à des séparatistes tchétchènes. Je parle donc de véritables prisonniers dans la fameuse scène de discorde.
 

4) Cette rébellion atteint le palais (je ne parle plus de tour à bureaux, mais de palais présidentiel, comme l'Élysée ou la Maison-Blanche. Il y a bien sûr des bureaux à l'intérieur). Percy va tuer Henry Lancaster et Harry sauve son père. Il y a de nombreux morts, comme présentement en Ukraine ou en Libye (révolution de palais, justement).
 

5) Harry Lancaster a des visées guerrières en pays étranger. À l'époque de Shakespeare, le grand ennemi symbolique est français. Ça ne peut plus l'être à nos yeux modernes. J’avais donc un problème en conservant le nom des Valois. S'il y a un ennemi symbolique aux yeux occidentaux modernes, c'est bien l'Arabe (je les aurais faits russes si j'avais écrit cette pièce en pleine guerre froide, et nos descendants en feront certainement des chinois). J'ai donc changé le nom des Valois pour Amasia. C'est un nom turc, mais qui a aussi des déclinaisons possibles dans d'autres langues. J'ai tenté de chercher des prénoms pour les Valois qui ne les situent pas dans un pays précis, bien qu'ils dévoilent leur « moyen-orientalité » (Ines, Elia, Hizah, etc.)

Le modèle de la famille Amasia et donc de leur régime politique est à la fois les Assad en Syrie (à l'apparence très occidentalisés, et qui sont encore les alliées de la Russie, par exemple), ou des Moubarak, Kadhafi, Hussein, etc. Ça tombe bien parce que toutes ces familles ont eu un pouvoir dynastique complètement shakespearien.
 

6) Exit donc brokers et autres dans Henry V et retour aux sources avec discours guerriers, dont celui de Bush qui, a-t-on pu lire, s'est directement inspiré d'Henry V. Il est dit aussi que le Pentagone a distribué, en 2003 lors de l'invasion de l'Irak, le speech du Band of Brothers aux soldats américains.
 

7) Pour le prologue, je remets une ancienne version. On verra si on en a besoin. La version que vous avez lue permettait à Richard de « légitimer » son pouvoir auprès du public, mais nous n'en avons peut-être pas besoin.
 

Il risque d'y avoir des restes de l'ancienne version, mais au moins vous aurez une vue d'ensemble vers ce que pourrait donner cette version. Si ça ne marche pas, on retourne à mon ancienne, expurgée de quelques longueurs.

J'attends votre go pour l'envoyer à Caroline ce soir.

 

Olivier

 

PS. Est-ce que le titre vous va ? Sinon je suis ouvert à ce que ça s'appelle Five Kings (en anglais), mais il faut qu'on prenne une décision là-dessus.


De : Patrice Dubois
À : Tous

Date : 23 mai 2014

 

Messieurs et Monsieur Kemeid, bonsoir.
 

La trame se raffine.
Un plaisir !

Lu rapidement, mais avec grande attention.
Je suis enthousiaste et ai très hâte de l’entendre dit.
Shakespeare apparaît, repart, revient constamment.
Tes choix sont clairs, Olivier, à travers ces mouvements.
Du conseil à la banque, du territoire imaginé de l’économie au champ de bataille de destruction massive.
C’est drôle quand il le faut.
L’humanité n’est empêtrée que d’elle-même.
Les meurtres sont cruels.
Beaucoup plus baroque. Mais en ce sens, j’ai l’impression que sa dimension dramatique est plus forte. 
Tu t’éloignes du calque d’un « milieu » pour pénétrer dans une incarnation de ce qui est du vivant.
Je me fous, on dirait, que les conventions ne soient pas littérales et linéaires.
On passe de l’une à l’autre des époques de la vie.
Le point commun, c’est la langue et la représentation théâtrale potentielle.
 

P.118 : Le marché en éruption, est-ce un restant ?

P.140 : J’ai pas vu arriver Johanna. Est-ce moi ?

Les Amasia. On ne peut plus clair.

Franchement, le prologue du tout début m’apparaît étrange, théorique par rapport au reste. 

Il y a deux, trois fautes de frappe aperçues par mon correcteur, mais sans plus.

 

Patrice


De : Olivier Kemeid
À : Tous

Date : 23 mai 2014

 

Salut les gars,
 

Merci Patrice pour les commentaires, c'est super.

J'ai changé « le marché en éruption », c'était un restant.
J’ai ôté le prologue. On fera la lecture sans, on verra si ça nous manque.
Je laisse en l'état le discours assez long d'Harry /Bush. Je me doute bien qu'on en coupera des bouts, mais à ce stade j'ai envie de l'entendre comme ça. C'est un speech fascinant, shakespearien à l'os. Une rhétorique redoutable. 
 

Fred, je vais m'occuper de dire à Caro les changements de noms de personnages vu que ça a un impact sur la distribution (mais ça reste pareil évidemment).

J'ai bien hâte à l'atelier !

 

Olivier


De : Frédéric Dubois
À : Olivier Kemeid

Date : 28 mai 2014

 

Salut auteur,

Voici quelques commentaires, notes, questions supplémentaires suite à la lecture des derniers jours. Je veux que tout soit corrigé comme je le désire. Rien de moins. 
 

RICHARD

P.5 : Je ne comprends toujours pas

P.15 : Est-ce que, quand Richard congédie Henry et Mowbray, comme c'est officiel, il ne devrait pas nommer Mowbray avec un nom complet comme il le fait avec Henry ? Je propose Roland.

P.23 : Le manque de liquidité. Faudrait pas préciser les liquidités de qui ? Du parti ? Personnel ? Parce qu'on est encore dans un monde politique élu démocratiquement, et faudrait pas croire qu'ils pigent dans l'argent public pour exécuter un homme (opération sur son oncle).

P.31 : Richard menace Jeanne de l'étrangler. Est-ce que c’est pas une menace trop forte qui le différencie des manières de Henry plus tard ou de Harry ? C'est juste une menace, mais est-ce dans sa nature ? Et comme en p.35, Henry, lui, menace de tuer, ça joue sur ce qui les caractérise l'un par rapport à l'autre (Richard vs Henry).

P. 63 : Richard démissionne publiquement. Ne devrait-on pas justifier en une ligne quelque part un truc qui dit : on dira au public que... Perte de confiance du parti (comme Landry) genre...
 

HENRY

P.75: Falstaff : « sans que j'aie à te divertir. » Le mot divertir pourrait être ajouté. Je fais référence à ce discours ambiant qui m'énerve, qui dit que l'art divertit.

Mini-phrases des fois qui nomment l'état d'âme des personnages et que je pense qu'on peut sauter. Je les ai pas toutes notées, mais exemple p. 83 : « Tu peux pas savoir comment je jalouse sa mère. » Je pense qu'on le comprend autrement.

P.141 : Je te jure que c'est pas un cadeau.... 

P.85 : « la moitié de mes soldats ». Est-ce que ce sont vraiment des soldats ??? Ça fait de lui un gars d'armée... Je sais pas si y a pas autre chose comme équipe tactique, genre... Je sais pas.

Question générale : on s'en crisse que Northumberland soit joué par une Québécoise et que Percy ait un accent français ??? Moi, je m'en crisse, mais bon.

P.113 : Harry offre la tête de Percy, mais c'est Mortimer la menace du siège. Ils le savent... Ça se justifie par la simple jalousie/envie de Henry/Harry par rapport à Percy. Est-ce qu'on ne peut pas se dire qu'ils ne saisissent pas l'enjeu ? La menace, c'est Mortimer, mais l'homme à abattre c'est Percy???  Moi ça passe, mais je vérifie auprès de vous. 

P.116 : Juste ajouter un truc qui dit : « S’ils me cherchent, ils te cherchent, fais gaffe à ton gros cul. », pour aider l'histoire des body guards. 

P.138 : Comment se comporte Harry devant sa famille quand Falstaff dit des niaiseries ? Quand la didascalie dit qu'il rit, ça me fait bizarre. Une miette. 

P.139 : Kate : « Il n'a jamais su attendre... » On l'a beaucoup dit et démontré, je trouve. Ou le dire autrement par une image.... Y est né prématuré, genre ?????

P.150 : Lola : « iI est comment Harry ? » Ça insinue qu'elle le connaît pas beaucoup. Oui ? Elle pourrait dire : « Ben voyons, y est fin Harry »... Genre. 

Quand Falstaff est démasqué par Harry et Ned, il joue celui qui a pas dit ça, mais aujourd'hui j'entendais aussi celui qui est quand même content que son chum soit revenu. Une vraie belle joie. 

P.155 : Ça me fait drôle que Henry ne sache pas qu’Aumerle a une fille. 

P.166 : Nomination ??
 

HARRY

P.171 : Canterbury dit que Harry réfléchit avant d'agir. Est-ce qu'il a pas toujours été comme ça?  Harry connaissait son trajet, et c'est ce qui le différencie de Percy, impulsif.... Non ?

P.175 : Proposition : « Les banques me trouvent inexpérimenté, elles abaissent constamment nos cotes de crédit. » C'est juste que ça sonne comme quelque chose de très actuel de dire ça, je trouve.

P.183 : « L'ancien Harry t'aurait certainement tué sur le champ »... Est-ce que c'est vrai ???

P.190 : je suis assez en accord avec la remarque par rapport aux noms français, supposés alliés de Amasia. Des noms russes ? Communistes ?? Arabes ?? C'est peut-être trop...

P.200 : Dans son discours, Harry peut glisser une phrase comme quoi il vient des bas-fonds, il connaît la merde. En plus, ça donnerait raison à Aumerle.

P.203 : Quand Amasia dit qu'il regrette d'avoir mêlé ses enfants à tout ça, je peux pas m'empêcher de les voir dans les plus grands collèges de Suisse comme les fils de Kadhafi... Ça me sidère toujours de voir ça, que l'Occident, les hauts dirigeants laissent aller ces charrues quand ça fait leur affaire et qu'en temps de guerre, ils les démolissent alors que leurs enfants ont étudié dans les mêmes collèges de riches. 
 

Je vous fais un autre mail pour parler distribution.

 Merci et bravo et malade !!!

 

Frédéric


De : Patrice Dubois
À : Tous

Date : 29 mai 2014

 

Bonjour sieurs,
 

Quelques notes hygiéniques :

P.90 : Percy parle de « lui ravir son siège ». Ce serait plutôt le faire tomber de son siège, quelque chose comme ça.

P.106 et p.108 : Deux exemples pour dire qu’à mes oreilles, on utilise l’image de la « pute » trop souvent pour décrire le monde de Harry. 

P.111 : Le jeune Percy transforme en gloire tout ce qu’il touche… Ça me paraît étrange quand il va dire trois répliques plus loin qu’ils se sont insurgés. Dans la version originale, il parle de ce que Percy a fait pour Douglas et montre qu’il est semblable à lui à l’heure de renverser Richard. Puis, il parle de Percy le conspirateur. 

P.117 : « 7000 soldats ont été mobilisés ». 7000 hommes seraient plus juste, non ?

P.130-140 : Le monologue de vengeance de Northumberland relate bien dans la version shakespearienne comment the great chain of being est détruite. Ce serait intéressant qu’elle s’en remette à ce plus grand que soi.

P.138 : La réplique de l’histoire débile ne convient pas à Henry à mon avis. Elle doit être tournée autrement. 

P.157 : Première réplique de Henry. Il a déjà dit ça de son fils en ces termes. Il y a moyen d’aller un peu plus loin ?

P.176 : Aumerle : « l’étude commandée par Harry ». Ça me paraît bizarre suivant ce qui vient d’être dit. Aumerle pourrait dire qu’il commandera une étude, ça ajouterait à ce qu’il tombe sur les nerfs de Harry.

P.194 : « une armée cinq fois plus... » me semble étrange. Un « armement cinq fois plus important » serait peut-être plus juste.

P.202 : « c’est la honte qui rejaillit sur le pays et notre famille » me semble un enjeu similaire à ce qu’on a connu. Qu’est-ce qui différencie les Amasia ? Un affront à leur Dieu ? À leur tradition millénaire ? Une insulte à leur intégrité religieuse ? Il a fait sauter leur pipeline ? Je cherche.

P.205 : « c’est ce que mon père désirait ». Je ne comprends pas cette réplique de la bouche de Ines.
 

Ton travail est formidable Olivier. Je suis retourné dans la Pléiade et ai constaté l’ampleur des choix que tu as faits. 

À tout de suite et merci encore les gars pour ces heures de travail. Inspirant.

 

P. 


De : Olivier Coyette
À : Tous

Date : 8 juin 2014

 

Chers amis,
 

Je suis très heureux de l'aventure du laboratoire Five Kings auquel j'ai eu la chance de participer la semaine dernière.

Je souhaitais dire deux choses très brèves, qui résument un peu ma pensée. Le texte est beau, dynamique, synthétisant bien l'univers de Shakespeare, mais à mon avis il manque deux éléments pour qu'il trouve son véritable aboutissement :

1— Je crois qu'Olivier doit injecter de lui-même dans l'écriture, se permettre des incises contemporaines, des dialogues et des réflexions à lui. Ce texte n'est/n'a pas encore assez de Kemeid.

2— De même que dans cette première partie, certains rôles « collent » à certains acteurs, je pense qu'un atout pour l'écriture serait qu'Olivier sache qui va jouer qui dans la deuxième partie. Bien entendu, cela doit se faire dans une deuxième phase. 

Le texte, pour l'instant, en est à la synthétisation de Shakespeare. Fidélité historique à la fois et licence littéraire de qui s'autorise à « ramasser » 18 heures de spectacle en 5. Mais une fois que ce matériau sera là, je crois qu'il serait pertinent qu'Olivier se permette, ça et là, des moments où il injecte de l'actuel dans le propos de tel ou tel personnage, d'autant plus qu'il saura que c'est Pat ou Jean-Marc qui vont porter ces paroles-là.

Là, alors, nous aurons une oeuvre pleinement originale, d'inspiration shakespearienne, portée par des acteurs pour lesquels, dans leur grande majorité, l'auteur aura écrit.
 

Si ce que je dis là vous paraît l'évidence même, exactement ce vers quoi vous vous dirigiez, excusez-moi, ou plutôt, je m'en réjouis ! Je n'avais pas l'intention ici d'être impertinent ou donneur de leçons, simplement donner mon avis par rapport à ce si beau projet en cours, de manière à ce qu'il soit le plus fort, le plus puissant possible.
 

Et Olivier, dieu sait que je me rends compte à quel point tu as déjà immensément travaillé !!!

Un énorme travail a déjà été abattu.

À mi-chemin, je me suis permis ces remarques, j'espère que nul d'entre vous n'en prendra ombrage.
 

Amitiés, chers amis,

 

Olivier C.


De : Patrice Dubois
À : Tous

Date : 2 septembre 2014

 

J’aime beaucoup cette idée d’une petite scène. Une petite scène qui pourrait à un moment ou un autre se déployer et offrir une perspective dramatique forte. Tu te souviens, Fred, quand Richard II, répudié, restait seul dans l’immense gymnase ? 

La petite scène propose un cloisonnement, un huis clos propice aux tractations. Espace bureau. Arrière-café dans les cafés italiens. Chambre à coucher. Salle de bain. 

Elle m’inspire le socle (podium) sur lequel on monte pour s’adresser à une foule. Et duquel on tombe quand tout s’achève.

Plusieurs acteurs sur un petit espace favorise l’idée de foule.

Un espace privilégié, plus petit que celui qu’occupent les spectateurs. La somme de la scénographie étant constituée de la scène et de la salle. 
 

Amas d’accessoires. J’ai cette image, je sais pas pourquoi, du vortex de déchet dans l’océan Pacifique. De tout ce qui jonche les soubassements de nos vies. Ce qu’on ne voit pas.
 

Affiche pour les lieux : pas trop, non ! Récupéré par le théâtre d’intervention ou celui de l’absurde. Trop ribouldingue. 

Martin et Fred, où en êtes-vous avec l’idée de la scéno créée par la lumière ? Et par cette idée des équipes sportives comme « décor » humain ? Que reste-t-il des explorations du gymnase ? 

J’aimais bien ce 99 % d’humains se constituant en groupe, en tableaux vivants, en figurants des vies de nos dirigeants. Sur les plateaux de tournage, il y a toujours un endroit où les figurants sont assis et jasent à côté du kraft. Ils attendent et attendent. Puis soudainement, on a besoin d’eux et ils se mettent en mouvement, sachant où aller et comment y aller. Cette idée d’une masse non pas informe, mais anonyme et pourtant puissante.  

 

À vendredi,

 

Patrice