L'exploration

Un projet tel que Five Kings requiert un nombre incalculable d’heures de recherche, tant au niveau du texte, de l’environnement scénique, de la distribution et de plusieurs autres éléments encore. Le travail était énorme, et il a pris de nombreuses voies au travers de laboratoires et de rencontres de toutes sortes pour en arriver à un produit final longuement réfléchi et analysé par chacun.

  Vous trouverez dans cette section plusieurs des éléments qui ont inspiré les concepteurs, qu’ils aient servi ou non à la création finale. 


Images d'inspiration

 

L'idée de planter l'action de Five Kings - L'Histoire de notre chute dans un gymnase a été exploré, sans être retenue (voir la correspondance 8). Voyez ici les propositions scénographiques.

Variations sur le thème du gymnase.


L'écriture de FIVE KINGS - Entretien avec Olivier Kemeid

 

Entrevue réalisée avec Véronique Grondines.

 

Peux-tu me raconter la genèse de la création de Five Kings - L'Histoire de notre chute ?

Patrice est venu me voir à l'Espace Libre en 2010, alors que j'y terminais mon mandat comme directeur artistique. Il avait vu mon Énéide, une réécriture très libre et personnelle de l'épopée de Virgile. Ce travail sur le mythe en lien avec notre monde contemporain l'avait inspiré. Patrice avait en tête de s'attaquer à Shakespeare depuis qu'il avait mis la main sur un collage d'Orson Welles intitulé Five Kings. Welles avait voulu réunir les huit pièces du cycle des rois de Shakespeare (Richard II, les deux Henry IVHenry V, les trois Henry VI et Richard III), effectuant un véritable montage du texte : prenant une réplique par-ci, une réplique par-là, coupant, déplaçant, ajoutant des extraits des Chroniques de Holinshed (source principale de Shakespeare). En 1939, Welles crée la première moitié de ce montage sur scène à Boston. Son « collage » n'a gardé que la fin de Richard II (condensé en une page!) et se base principalement sur Henry IV et Henry V; le tout fait émerger la grande figure de Falstaff. La pièce connaît un échec retentissant, forçant Welles à remiser son collage. Il ne le sortira que des années plus tard pour réaliser son magnifique film Chimes at Midnight, que l'on connaît mieux sous le nom de Falstaff, et dans lequel il joue justement le rôle de Falstaff, aux côtés de Jeanne Moreau.

Lorsque Patrice vient me voir, il n'a pas d'objectif précis, si ce n'est qu'une envie de travailler avec moi. Il me dit : seras-tu auteur, traducteur, adaptateur ? Je lui réponds : écoute, assoyons-nous, discutons et nous verrons.

On a ensuite amorcé le travail en ateliers. Pour commencer, on a lu les pièces. On m'a alors confié les traductions françaises de la Pléiade (par Jean-Michel Déprats) pour refaire le collage de Five Kings. L'épreuve était difficile, mais elle m'a permis de replonger dans les oeuvres et d'essayer de les comprendre. Après coup, je pense que Welles nous a donné des permissions : il nous a permis de nous approprier l'oeuvre et de mettre en lumière des aspects forts importants qui nous échappaient parfois.

Après cette étape, on a eu envie de continuer là où Welles s'était arrêté. Au deuxième atelier, je leur ai apporté des passages adaptés, un peu réécrits, disons, de Richard II. J'ai commencé à explorer la langue, les personnages, etc. Les premiers extraits que j'ai amenés étaient très collés sur Shakespeare. C'était presque une simple adaptation. Puis, j'ai décollé du texte d'origine. J'essayais toujours d'apporter trois versions : version A : adaptation littérale; version B : adaptation plus personnelle; et version C : réécriture totale. À la fin de l'atelier, nous étions tous conquis par la version C.

J'ai alors accepté de me lancer dans l'écriture de Five Kings, mais avec beaucoup de nervosité et d'inquiétudes. On y est allé une étape à la fois, sans se donner de dates de création. J'avais fait auparavant une résidence d'écriture à La Chartreuse à Villeneuve-lez-Avignon (le Centre national des écritures du spectacle) et je savais qu'ils accueillaient des compagnies pour travailler sur des projets. On a donc déposé le projet de réécriture de Richard II. Après avoir reçu le soutien pour y aller, on est parti avec une dizaine d'artistes : des acteurs québécois, un acteur français, une actrice allemande, une Américaine, etc. Ça a été le moment le plus déterminant dans tout le processus. Le jour, j'écrivais et le soir, on lisait ce que j'avais. À la fin, on a présenté notre Richard II devant un public français qui ne nous connaissait pas et qui ne connaissait pas le projet. Ça a vraiment bien fonctionné. Le public était convaincu qu'on avait tissé des liens avec la politique française. (C'était en 2012 juste après les élections présidentielles. Nicolas Sarkozy venait de perdre, alors le public voyait dans les figures de pouvoir tantôt Nicolas Sarkozy, tantôt François Hollande.) On s'est rendu compte que la réécriture marchait. Le public a projeté ses propres structures politiques, sociales et familiales dans notre histoire.

Au retour, étant donné qu'on était bien enthousiastes, on a poursuivi le projet en ateliers pour travailler Henry IV. La présentation qu'on en a faite au Théâtre de la Ville de Longueuil n'était pas très concluante. On a frappé un petit mur. De mon côté, j'en ai frappé un en écriture : j'ai eu beaucoup moins de fluidité, j'avais de la misère à décoller du texte original. À ce moment-là, je me suis demandé si on devait juste monter Richard II. Tout le monde s'est fait rassurant en disant que c'était normal de traverser un moment plus difficile. Frédéric Dubois, lui, avait besoin de l'arc dramaturgique parce que les ateliers n'étaient plus suffisants. Comme je partais pour une résidence d'écriture de trois mois à New York, j'en ai profité pour me concentrer sur le projet de Five Kings. J'avais besoin de me déconnecter de mon quotidien. J'ai donc écrit tout le reste du spectacle là-bas.

C'est la première fois de ma vie que j'écris un spectacle de cinq heures. C'est exigeant, entre autres, à cause de la durée. Quand on écrit un spectacle d'une durée plus normale, on n'a pas le temps de se perdre dans des détours. Dans ce cas-ci, la durée du spectacle permet toutes sortes de détours.

 

Est-ce que l'esprit de foule créée par tous les collaborateurs qui t'entouraient accentuait le vertige de l'écriture ?

Il y a des moments où ça sauve la vie. Je n’aurais sûrement pas été capable de faire ça seul. Je suis sûr que non. L'équipe de collaborateurs donne beaucoup de confiance; ça sort de la solitude. Mais il y a des moments où c'est difficile. Les trois mois d'exil à New York m'ont permis de trouver ma voie et ma voix, dirais-je, personnelle.

 

La pièce est divisée en cinq actes parce qu'il y a cinq rois. Comment as-tu fait pour trouver l'unité (ou l'identité) de chaque acte et, aussi, de toute la pièce ?

C'est tout un défi, surtout que Shakespeare n'a pas écrit les pièces pour les monter successivement. On y trouve des répétitions et des incohérences. Je me suis beaucoup intéressé à la personnalité et à la couleur de chaque roi. Chacun d'eux finit par déteindre sur son acte, ce qui m'a aidé à les différencier. J'ai aussi trouvé des éléments concrets pour chaque roi : en nommant les actes selon des matières (le roi de sable, le roi de neige, etc.), je leur donne couleur et corps.

 

Tu t'es beaucoup inspiré du collage d'Orson Welles qui t'a permis de t'approprier l'oeuvre. Dirais-tu que Welles t'a plus inspiré que Shakespeare, que c'est l'inverse ou que c'est un mélange des deux ?

Shakespeare est vraiment la matière principale. Welles m'a uniquement inspiré pour le processus de création, tandis que l'oeuvre de Shakespeare était continuellement présente tout au long de l'écriture. On la traînait souvent en atelier pour revenir à la source. Depuis qu'on a commencé les répétitions, aucun livre de Shakespeare n'est entré dans la salle. On s'est approprié l'oeuvre.

Ça m'a aussi soulagé de faire des recherches sur Shakespeare parce qu'on a tendance à le déifier. Mais Shakespeare était un homme qui écrivait, qui se trompait, qui faisait des erreurs et, surtout, qui refusait de fixer son texte. Il ne trouvait pas que c'était important; donc son écriture bougeait énormément. Savoir que c'était un homme de scène m'a donné confiance. Ça m'a fait du bien de comprendre que je continuais de le rendre hommage plutôt que de le trahir.
 

Étant donné que la dimension politique dans les oeuvres de Shakespeare est importante et que tu as étudié en science politique, est-ce que tu dirais que tes études ont influencé l'écriture de Five Kings ? Quelle relation s'est établie entre ces deux mondes ?

C'est certain que mes études en science politique m'ont beaucoup nourri tout au long de la création.

En entrant à l'École nationale de théâtre, à mes débuts, je savais très bien que cette dimension faisait partie de moi et de mon parcours. Mais dans mes premières pièces, je m'en suis beaucoup détaché. Quand j'écrivais, j'avais très peur parce qu'on me percevait comme un universitaire. Mes pièces étaient donc très poétiques.

Maintenant, j'arrive à créer une harmonie entre le poétique et la politique. Je regarde mon parcours et le fil devient beaucoup plus fluide, organique. Je vois que j'ai des outils. Mes études m'ont grandement aidé pour écrire Five Kings, mais inconsciemment parce que je connaissais les structures politiques, la monarchie, etc.